mercredi 5 octobre 2011

Le pilier qui pleure


 Ce furent là huit journées terribles, atroces et furieusement sauvages. Du 5 au 12 novembre de l'année 1635, la ville opulente de Saint-Nicolas de Port en Lorraine, envahie par une soldatesque effrénée, Suédois, Français, Croates, Saxons, Hongrois, etc., était pillée, saccagée, incendiée, livrée à toutes ces horreurs de la guerre, que nous devions revoir chez nous, de 1914 à 1918.

On y tuait les hommes, les enfants, les femmes.

Seule, la grande église, le sanctuaire auguste du Patron de la Lorraine, n'avait pas été souillée par les excès sanguinaires ni dépouillée de ses trésors.



Sous les retombées des voûtes, par les escaliers de pierre des deux tours géantes aux flèches élancées, dans la hâte des soirs brumeux, les malheureux habitants de Saint-Nicolas avaient déposé leurs provisions, leurs grains, leurs richesses, s'imaginant les pauvres que jamais l'église sainte ne serait profanée, encore moins saccagée et brûlée. Les gens du lieu se trompaient.

Au matin même du jour de la Saint-Martin,. thaumaturge des Gaules, le 11e jour de novembre 1635, le feu parut sur les combles, embrasant toute la charpente magnifique, revêtue de plomb, embrasant les madriers des deux tours, qui flambèrent comme deux torches gigantesques.

Et, de Nancy, en puissance des Français de Louis XIII et de Richelieu, on voyait brûler l'église admirable de Saint-Nicolas de Port. Ce fut tragique ?


 Plein les trois nefs de l'église, les habitants pleuraient, priaient, se réfugiaient dans les chapelles latérales où les moines bénédictins, en hâte, achevaient leur messe piteuse.



Et des soldats au parler barbare parurent soudain dans l'église, tuant. massacrant, égorgeant les prêtres au pied de l'autel patronal, devant la statue de marbre du benoît saint Nicolas des Lorrains. Le sang rougit les dalles, données par les Messins, pendant que des flammes tombaient des voûtes, que les vitraux historiés éclataient, que du plomb fondu dégoulinait des escaliers des deux tours. et que le bronze des seize cloches s'en allait, en ruisseau de feu, par la rue du Vieux-Marché jusqu'au canal des Grands-Moulins.

C'était un spectacle abominable, la fin de tout, le jour des colères et des anéantissements.

A l'autel de sainte Barbe, le prieur bénédictin, Dom Moye, achevait rapidement sa messe. Il avait déjà consacré le Corps et le Sang du Christ, lorsqu'il entendit les clameurs de la foule effrayée, lorsqu'il perçut le crépitement des flammes et qu'il vit le carnage de ses frères dans le saint lieu.

Alors, comme poussé par une inspiration divine, il prit son calice et son hostie et vint se réfugier derrière un gros pilier de la tour Saint-Pierre, pour essayer de s'y communier en viatique suprême. Il s'appuya contre les pierres de René II, d'Antoine, de Simon Moycet. Il s'appuya très fort, et soudain, chose inouïe, il crut sentir le pilier énorme qui cédait sous sa pression, ébranlé dans sa masse. La pierre mollissait devant le calice et l'hostie, devant le Corps de Dieu qu'on allait jeter et fouler aux pieds. et tout à coup, le moine disparut dans la profondeur du pilier, qui se referma sur lui.

A la vue de ce miracle étrange, les soldats s'arrêtent un instant; puis, furieux, essayent de démolir ces pierres mystérieuses; ils les frappent à coups de marteaux, à coups de pioches, à coups de sabres. Rien n'y fait, la pierre devient plus dure, tel un granit immuable, le pilier ne bouge pas et conserve le prêtre et son trésor sacré. On dit qu'ils y sont encore!

A des jours, d'après nos pieuses mères-grands, en mettant l'oreille aux pierres de ce gros pilier de Saint-Nicolas, on semble entendre on entend réellement une voix lointaine, suave, toute céleste, qui chante des hymnes et des antiennes en l'honneur de l'Eucharistie, en souvenir du fameux miracle de 1635. C'est le pilier qui parle et qui redit la terrible catastrophe d'autrefois.

Je l'ai entendue une fois, cette voix l'ai-je bien entendue? Aux jours sombres de 1916, un soir tragique que les obus allemands passaient entre les deux tours, pour aller détruire Varangéville, les salines et les soudières de Dombasle.

Mais, à des jours aussi, le pilier qui renferme le prêtre vivant et son Dieu, le pilier pleure. de grosses gouttes suintent à travers la pierre dure et c'est encore l'Emmuré de 1635 qui fait savoir que de graves événements sont proches.

Manne céleste et cachée qui sort de cette masse de pierre, pareille à toutes les autres murailles et colonnes, eau de vie qu'on recueille, dans la poussière des anciens badigeons, pour les malades et les pieux pèlerins de Saint-Nicolas.


 D'aucuns, de ces pèlerins, vont plutôt chercher la Bonne Pierre (petit marbre violet) qui leur procurera un heureux mariage dans l'année qui vient; d'autres, parcourent en touristes pressés les trois nefs de la basilique merveilleuse; d'autres encore, archéologues attentifs, cherchent le grand Oculus gothique du chœur, caché derrière les boiseries ciselées, ou bien les sculptures très fines de la Chapelle des Fonts, presque inconnue, mais personne de ces visiteurs ne songe au Pilier qui parle et qui pleure, depuis le 11 novembre de l'Année terrible 1635, en l'Insigne Église Patronale de Saint-Nicolas de Port, au cher pays de Lorraine. 

***
La légende est tirée du livre " Le Pays Lorrain" (page(s) Année 22 - 107-109) 
de Émile Badel et publié en 1930. 

***
Photos : Mélusine

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...